- Chapitre du mois de Juillet 2010 -

 

Titre : Mon ciel dans ton enfer
Auteur : Pilgrim67
Fandom : Fiction Originale
Rating : 18+
Genre : Yaoi
Disclamer :L'univers et les personnages appartiennent à Pilgrim67.


Résumé : "Thomas, écrivain en mal d'inspiration, rencontre Julian, un jeune kiné qui vient de s'installer dans la région. Cette rencontre bouleversera leur vie.  "

 


CHAPITRE 1 :
Bécotide et ventoline


POV Thomas

Le bébé a encore toussé cette nuit. Longtemps.

Diana et moi nous sommes levés alternativement, pour le moucher et lui donner ses médicaments, et ce matin je suis crevé. Je me lève avec difficultés et je me traîne jusqu'à la douche pendant qu'elle lui donne le biberon.

Le flot chaud me fait du bien, et le gel douche achève de me réveiller.

Je rentre dans la cuisine, tandis qu'elle lui fait faire son rot. Les joues du bébé sont rouges, son souffle est rauque, et je plonge le nez dans mon café, espérant, bien naïvement, éviter ce qui m'attend.

- Thomas, c'est ton tour, aujourd'hui, me lance-t-elle, légèrement agressive.
- Pfff…mais le kiné est en vacances, tu le sais bien.
- Je sais…trouves-en un autre, alors. J'ai deux RDV importants, il faut que tu te débrouilles, chéri. Désolée…fait-elle en se levant et en me collant le bébé dans les bras.

Depuis qu'elle retravaille à temps plein on se partage les corvées, sauf le ménage, heureusement, fait par une aide extérieure. Elle disparaît dans la salle de bain, et revient, parfaitement maquillée, son manteau sur le dos, quelques minutes plus tard :

- Bon, j'y vais. A ce soir…
- Et Arthur ? il est encore en pyjama !!
- Ses affaires sont dans sa chambre. Habille-le et dépose-le chez la nourrice, s'il te plaît. Ou alors garde-le avec toi, comme tu préfères…Je dois absolument y aller, là…A ce soir !
- Mais…

Je n'ai pas eu le temps de finir ma phrase que la porte s'est déjà refermée sur elle. Je soupire. Vu notre niveau de revenus, elle pourrait largement rester à la maison et s'occuper de notre fils, mais elle prétend s'ennuyer dans notre Manoir. Même si moi, si j'y suis aussi, puisque j'y écris mon nouveau roman. Mais il paraît que quand je suis dans mon bureau, à écrire, c'est comme si elle était seule.

C'est possible. Je ne me rends pas compte.

A ce moment-là je suis dans ma bulle, et plus personne n'existe, c'est vrai. Alors elle a beau jeu de me dire « garde-le avec toi », comme si je ne faisais rien de ma journée, comme si j'étais oisif.

Ce que je suis souvent d'ailleurs. Mais si je m'encombre l'esprit avec le bébé, c'est clair que je ne pourrai pas écrire.

La décoration de cette immense bâtisse l'a amusée, les premiers mois. Mais maintenant elle préfère sortir avec ses amies ou aller au cinéma, le weekend, et travailler, la semaine. Ne pas être que « la femme de » ou « la mère de »…

Je regarde Arthur, qui a agrippé mon pull :
- Bon ! va falloir être coopératif, hein ? je compte sur toi…Allez, on y va !!

Heureusement Arthur est un bébé calme et l'habillage se fait facilement, au fil de son babillage. Mais le temps de chercher son doudou, l'ordonnance, les médicaments, je commence à perdre patience.

Quand enfin je lui enfile ses moufles et son bonnet rouge, il est presque déjà 8h30 et j'ai l'impression d'être en retard. C'est idiot, je n'ai pas de réelle contrainte, mais j'aime allumer mon ordi à 8h30, devant mon thé.

Bien arrimé sur son siège bébé, Arthur joue avec le mobile suspendu devant lui et je passe en revue les RDV de la journée : le ramoneur pour les cheminées, un déjeuner avec mon éditeur et…le RDV chez le kiné.

Merde.

Je sais que si je n'y vais pas Diana va m'en vouloir, et la respiration rauque de mon fils est franchement inquiétante.

Elle prétend que notre Manoir familial est insalubre et humide, bien qu'on ait fait des travaux d'assainissement dans trois chambres, mais je ne veux pas quitter la maison de mon enfance, dans laquelle des générations de Taylor ont vécu avant moi. Pas question de s'installer dans ces immeubles modernes qu'elle commercialise, sans vie, sans passé.

Je connais chaque recoin de ma maison, chaque marche, chaque lame de parquet rayée, chaque arbre du jardin, chaque glycine sur les terrasses… J'ai des souvenirs dans chaque pièce : mes premiers devoirs sur la table de la salle à manger, mes premiers rollers dans le couloir du premier – et une raclée pour les rayures du parquet-, mon premier baiser derrière l'armoire de ma chambre…c'était quoi son prénom, déjà ?

Diana aimerait qu'on revende et qu'on se fasse construire une des maisons neuves sans charme, ultra confortables et sans caractère. Une salle à manger immense, un bar américain et un jacuzzi, voilà son rêve.

Moi, mon rêve, c'est…je fronce les sourcils. En fait, je crois que je n'en ai pas. Parce que je suis trop heureux ? Non…parce que je ne sais plus rêver, peut-être. Quand le rêve fait place au quotidien, on espère juste souffler, de temps en temps.

Un détour par chez la nourrice, un bisou sur le front d'Arthur, je claque la porte et il se remet à pleuvoir. Génial.

Je rentre rapidement dans le Manoir, je m'assois à mon bureau et, le temps que j'ouvre mon ordi, j'oublie tout.

Je relis mon dernier chapitre, celui sur lequel je bloque et je me promets d'avancer, aujourd'hui. Absolument. Je connais la trame de mon roman, et à peu près le déroulé de chaque chapitre, mais je n'arrive pas à écrire.

Les personnages m'échappent, ils sont creux, vides. Les phrases sont banales.

Comment j'ai fait, l'année dernière, pour écrire un roman à succès ? le roman d'une génération, disait un magazine féminin. Oui, je sais, ce n'est qu'un magazine féminin, mais je ne suis pas Salinger, non plus.

Ce roman, il a coulé tout seul, sous mes doigts, comme une évidence. Je l'ai écrit en un temps record et je n'ai mis que six mois à trouver un éditeur. Un coup de force, paraît-il. Je ne sais pas. C'était mon premier livre, je n'avais pas de comparaison.

Après l'angoisse du début, l'ivresse du succès, je suis actuellement dans le marasme-du-second-livre. Celui que tout le monde attend, surtout votre éditeur. Celui qui vous met la pression, car vous ne voulez pas décevoir. Celui qui sera forcément moins bien que le premier, parce que tout le monde vous attend au tournant.

Mon thé est froid, et je retourne à la cuisine, en préparer un autre. Je jette un coup d'œil dehors, j'allume la radio. Bon, je n'ai pas mérité de pause mais je la prends quand même. Il n'y a toujours pas de bourgeons, pourtant le printemps approche. En principe.

Soudain je repense à cette fuite, dans la chambre du haut, et je monte voir. De grandes traînées sous le toit confirment qu'il y a bien des infiltrations. Je soupire. Encore des ennuis.

Ce n'est pas un problème d'argent, ma famille en a. Beaucoup. Trop sans doute. Trop pour que je sois réellement motivé à écrire, comme dit Diana. Il paraît que j'ai une vie trop facile. Il parait que se battre donne un sens à sa vie. Mais me battre contre qui ? Contre quoi ?

Je me débats déjà avec moi-même…et avec mon épouse, souvent. Si belle et si fière de travailler. Si pressée de partir le matin, au volant de la voiture que je lui ai offerte avec l'argent de mon premier livre.

Diana qui adorait mes poèmes, quand je l'ai rencontrée, et qui considère maintenant ma vie d'écrivain comme un job de paresseux. Qui voit mes doutes et mon malaise comme des problèmes de riche, avec condescendance. Qui n'a même plus le temps de relire mes chapitres.

A midi, quand je m'apprête à déjeuner, un coup de fil :
- Thomas ? Tu as pris rendez-vous chez le Kiné ? me demande Diana, méfiante.
- Merde…j'ai oublié.
- T'as oublié ton fils ? Et bien, je ne te félicite pas…
- Diana…
- Il paraît qu'il y a un nouveau kiné, à côté du véto. Prends rendez-vous avec lui.
- Comment il s'appelle ?
- Aucune idée. Regarde sur internet. C'est rue Kennedy, je crois. A propos…c'est toujours d'accord pour ma sœur ?
- Je croyais qu'elle trouvait notre maison nulle, ta sœur.
- Très drôle. On peut bien la dépanner, non ? On ne la voit pas si souvent. Bon, je compte sur toi pour le kiné, chéri. A ce soir.

Je soupire…heureusement qu'on ne la voit pas souvent, sa soeur. En fait, j'aimerais bien que ça dure. Qu'on ne la voit plus du tout, même. Son mépris pour la province et le Manoir m'exaspère. Mais comme elle a besoin d'un toit dans la région pour quelques mois…

Bon, chercher un kiné, spécialisé dans les maladies respiratoires…quelques clics sur mon ordi, et j'ai un nom : Higgins, Julian. En plus il est à l'autre bout du comté. Charmant.

Quel genre de bourreau est-il, celui-ci ?

Je repense en frissonnant à la dernière séance de kiné d'Arthur, et mon cœur se serre. Comment peut-on torturer des bébés ainsi ? Je revois les pressions sur son thorax, son petit corps tordu, déformé et j'entends ses râles désespérés. Des hurlements, plutôt. A dix mois, il commence à le reconnaître et il se raidit dès l'entrée dans le cabinet.

Je sais que ça fend le cœur de Diana, et qu'elle préfère que j'y aille, prétendant que moi, ça ne me fait rien. Bien sûr. Pratique. Mais ce n'est pas parce que je n'ai pas les larmes aux yeux que ça ne me fait rien. Ce serait trop beau.

Une voix chaude, agréable, au téléphone. RDV est pris pour 17h30. Charmante soirée en perspective. Le seul point positif c'est qu'après avoir hurlé le bébé est vanné et dort profondément la nuit suivante, en général. En général.

oOo oOo oOo

POV JULIAN

17h30.

Mon dernier rendez-vous de la journée est en retard et ça m'exaspère. Déjà que je voulais partir tôt pour acheter un canapé, c'est raté. Je surfe sur des sites de magasins de meubles, mais tout me paraît horriblement cher. Une fois de plus je regrette mon appart en colocation de Londres, confortablement meublé, mais les évènements ont fait qu'il était préférable de partir. Indispensable, même.

Tant pis pour les regrets, la vie londonienne, les amis. Mon amour.

Le carillon sonne. 17h45. Quand même.

J'ouvre la porte. C'est un jeune père, affublé d'un bébé. Sans doute un de ces jeunes pères modernes, qui « aident » leur épouse dans l'éducation des enfants. Voire même un père divorcé, à son air morose et vu l'accoutrement du gamin.

- Asseyez-vous, je vous en prie…
- Merci.

Il soupire et commence à dévêtir le bébé, qui rouspète. Les RDV de fin de journée sont les pires. Les parents sont fatigués, les enfants à bout de nerfs et les séances finissent immanquablement dans les pleurs.

Pendant que je remplis la fiche de consultation, je l'observe avec le bébé, et je me retiens de sourire. La même blondeur, et le même air soucieux. Je vois à sa jambe qui tressaute qu'il donnerait cher pour être ailleurs.

Je suis agréablement surpris qu'il connaisse la date de naissance de son fils, son poids, sa taille, et les coordonnées du médecin traitant. En général les pères qui débarquent chez moi ont tout oublié. Je m'informe sur les antécédents du gamin, qui visiblement fait bronchiolite sur bronchiolite.

- Vous avez l'ordonnance ?
- Oui, là voilà…
- Il prend quoi ?
- Becotide et ventoline.
- Depuis longtemps ?
- Oh oui ! répond-il, légèrement sur la défensive.

Je connais bien cette expression-là, chez certains parents. Comme une vague mauvaise conscience de n'avoir pas été à la hauteur. Pas suffisamment bons parents pour que les enfants restent en bonne santé. Je lui souris :
- D'accord. Venez, on va aller à côté.
- Je le pose sur la table de consultation ? dit-il en jetant un regard angoissé à la table.
- Non, donnez-le moi.

Il me tend son fils et je le prends dans mes bras, faisant rapidement connaissance avec lui. Il ne se raidit pas quand je vérifie l'encombrement de son nez et de ses bronches, et je m'assois sur une chaise, le bébé sur mes genoux.

Je commence tout doucement les mouvements visant à le dégager, selon une méthode dite douce, qui ne le fait pas pleurer. Je ne torture pas les enfants, moi, ça m'énerve de les entendre crier et ça les traumatise.

Petit à petit le bébé et le père se détendent, et il finit par me dire :
- Et bien, ça change !! d'habitude il hurle…
- Oui, je sais. Mais je n'emploie pas la même méthode que mes confrères.
- C'est quoi votre méthode ?
- En fait elle n'est pas très différente de mes confrères, mais au lieu de poser les enfants sur la table je les garde sur mes genoux, c'est déjà moins traumatisant. Et puis je n'appuie pas trop fort…c'est inutile la plupart du temps. En plus quand ils me revoient les enfants ne pleurent pas, contrairement à ce qui arrive à mes confrères. Et je déteste qu'on pleure quand on me croise…

Il me sourit franchement, pour la première fois, et se laisse aller contre le dossier de sa chaise. Ce léger sourire ne quitte pas ses lèvres pendant toute la séance, jusqu'à ce que je remette le bébé entre ses bras, calme et dégagé.

- Et bien…c'est miraculeux !! Ca fait longtemps que vous exercez ?
- Non…je viens d'arriver. Je suis à peine installé. Mal, d'ailleurs. Il me manque pas mal de meubles, et l'appartement est ridiculement petit, mais je n'ai rien trouvé d'autre. Tout est si cher ici.
- Je comprends. Est-ce qu'on peut reprendre RDV pour après-demain ? pour une fois qu'il ne pleure pas…dit-il en regardant sa montre.
- Bien sûr. A la même heure ?
- Oui. Très bien.

Il sort sa carte gold d'un geste négligent et je réalise que nous n'appartenons pas au même monde.

Après avoir tant bien que mal rhabillé le bébé, il se dirige vers la porte et on échange une dernière poignée de main :
- A bientôt ?
- Bonne soirée…

Je ferme la porte derrière eux et je souffle, enfin.

Après avoir rapidement nettoyé mon cabinet je monte dans ma vieille Rover et je roule jusqu'au magasin de meubles le plus proche… qui vient de fermer. Flûte ! Mais pourquoi est-ce que j'ai accepté de les recevoir aussi tard ? Il fait quoi comme boulot, déjà, ce snob ? Avocat, ou un truc comme ça ? Non, sûrement pas, vu comment il était habillé.

Maussade, je rentre dans mon appartement désert, et glacial.

Je rallume le chauffage et je me laisse tomber sur mon lit.

Deux coups à la porte, discrets. Qui est-ce ? Je ne connais personne, ici. Bien sûr, c'est ma propriétaire, qui habite juste en dessous. Cinquante ans et une curiosité à toute épreuve. Elle me grimace un sourire :
- Monsieur Higgins ? je peux entrer ?
- Bien sûr…faites comme chez vous…
- Vous vous êtes installé ? demande-t-elle en jetant des coups d'œil à droite et à gauche. Ah, c'est ça votre parquet ? Je comprends pas pourquoi vous avez enlevé la moquette, elle était en bon état…
- Parce que je suis allergique. Vous désirez ?
- Oh ! rien…je voulais juste m'assurer que vous ne manquiez de rien, dit-elle en entrant, sans que je l'y ait conviée. Mais c'est désert, ici !! vous n'allez pas le meubler ?
- Si, bien sûr que si…il faut juste que je trouve des meubles. J'ai pas eu trop le temps, pour l'instant.
- J'ai des vieux meubles, à la cave, de ma tante. Ca vous intéresse ?
- Heu…non, merci. A vrai dire, je suis allergique à la poussière et…
- Mais ils sont propres, qu'est-ce que vous croyez ? se rengorge-t-elle, vexée.
- Je n'en doute pas, mais les vieux meubles, vous savez, c'est pas trop mon truc.
- Ah bon ? Vous préférez ces horreurs modernes, de toutes les couleurs ? Ca va pas faire très joli, vous savez, avec les poutres…et c'est quoi cette odeur ?
- C'est un produit anti acarien. Ecoutez, je verrai, pour les meubles. Excusez-moi, mais j'ai un coup de fil à passer…merci d'être venue…
- Hum…oui. Vous passerez boire un verre, tout à l'heure ? me lance-t-elle avec un sourire aguicheur. J'ai un très bon xérès…
- Hé bien…si j'ai le temps, oui. Merci, au revoir…
- Je referme la porte avec un soupir de soulagement. Pitié, protégez-moi des propriétaires intrusifs et des mégères en chasse…

Juste à ce moment-là, mon portable vibre :
- Allo ?
- Julian? C'est Rose. Comment tu vas?
- Bien, je te remercie.
Sa voix chaude me réchauffe le cœur, subtilement. Mais je ne dois pas montrer mon trouble.
- Tu es bien installé?
- Oui, très bien, merci.
- C'est pas trop la campagne ?
- Si, forcément. Mais c'est ce que je voulais…
- Julian, tu as bien réfléchi ? Tu me manques tellement, tu sais.
- Oui, je sais. Mais tu viens ce week end, non ?
- Oui, bien sûr ! répond-elle d'une voix faussement enjouée. Je découvrirai ton domaine…
- Oh, ce sera vite vu. C'est tout petit, ici.
Un silence. Je crois que je devrais raccrocher. Elle reprend, d'une voix triste :
- Tu ne veux pas revenir, t'es sûr ? Peut-être qu'en faisant attention, ou en te protégeant…
- Rose, on a déjà eu cette discussion avant mon départ…s'il te plaît… C'est pas facile pour moi, tu sais. Bon, j'ai des trucs à faire, là…je t'embrasse, Rose.
- Moi aussi, mon amour. A bientôt…

Je raccroche, le cœur juste un peu plus lourd qu'avant.

oOooOooOo

POV Thomas

Il est 20 heures et Diana n'est toujours pas rentrée. Seule la cuisine est illuminée dans le Manoir et le froid s'insinue sous les vitres. Il faudrait changer les fenêtres, mais c'est encore des contraintes en perspective. Encore un bon prétexte pour ne pas écrire.

Je termine de donner son petit pot à Arthur, qui s'est allègrement barbouillé les joues, et qui gazouille. Je lui sourie et il me montre ses gencives où quelques dents pointent, ça et là. Je suis devenu un pro du réchauffage de biberons et pots au micro ondes, depuis qu'elle retravaille. Un expert du lavage de nez et de la ventoline.

C'est clair que c'est prenant de faire visiter des appartements, mais à ce point-là… A croire que tous les acheteurs ne sont disponibles qu'à partir de 19h.

La cuillère tombe sur le carrelage et je la ramasse en soupirant.

Encore trois cuillerées, une nouvelle couche et au lit. La radio joue en sourdine un vieil air, qui me rappelle la fac. Le passé. Un passé où tout était simple, possible.

Tant pis pour Diana, elle ne verra pas Arthur avant qu'il se couche. Ca fait deux fois cette semaine…non, trois.

Je râle, mais je suis plutôt heureux de m'occuper de lui. Au moins, je ne suis pas seul, pendant ce temps-là.

En deux temps trois mouvements il est changé, en pyjama, et je le couche dans son petit lit en bois précieux, qui était le mien. Il serre son doudou dans ses bras et je ressors de la chambre sur la pointe des pieds, au son de la musique de son mobile. Mozart, je crois.

Deux heures plus tard, je finis mon deuxième verre de Bailey's devant une série débile à la télé et Diana bavarde au téléphone avec une copine. On a à peine échangé trois mots depuis son retour tardif. Elle raccroche et me demande, avec un sourire enjôleur :
- Ca ne te dérange pas, si je sors avec une copine, demain soir ?
- Non, non…vas-y.
- Tu veux venir avec nous ? on va au cinéma…
- Non, non, merci.
- T'es sûr ? tu sors jamais…
- Oui, je suis sûr.
- Ta journée s'est bien passée ? t'as trouvé un kiné ?
- Oui.
- Il a pas trop pleuré ?
- Non. Pas du tout. Pour une fois…
- Vraiment ? et t'es sûr que c'était efficace ? dit-elle en fronçant les sourcils.
- Ca avait l'air, oui…
- T'es sûr ? Tu devrais quand même retourner chez notre kiné, c'est plus sûr.
- Pourquoi ? pour l'entendre hurler ? Merci bien ! vas-y, toi…
- Je travaille, moi, je te rappelle !
- Mais moi aussi, chérie, moi aussi…
Elle s'approche de moi, le regard soupçonneux. Toujours cette même vieille discussion.
- T'as beaucoup écrit, aujourd'hui ?
- Non, mais…
- Je me demande vraiment pourquoi on paie une nourrice…quitte à ne rien écrire, tu pourrais au moins t'occuper de lui.
- Si je m'occupe de lui, c'est clair que je ne vais rien écrire. Et je m'en occupe déjà pas mal le matin et le soir, je t'assure…
- Eh bien c'est très bien…ça change des premiers mois…lance-t-elle, sournoisement.
- Merci, chérie…et puis grâce à ton fabuleux salaire, on peut se payer une nourrice.
- Très drôle. Je ne viens pas d'une famille riche, comme toi, et ça compte pour moi, de travailler. Je ne peux pas rester oisive, à la maison, moi.

Le terrain est miné et je n'ai pas envie de déterrer la hache de guerre, ce soir. Je me lève, légèrement écoeuré :
- Bon, l'oisif va se coucher…
- Bonne nuit, chéri.
Elle s'installe confortablement sur le canapé et commence à zapper. Elle est fraîche et ravissante, j'ai l'impression d'avoir cent ans.

Je monte les escaliers, un peu déprimé.

Dans mon lit, impossible de trouver le sommeil. Ca fait deux mois que mon livre n'avance plus, deux mois que je n'ai pas écrit une ligne. Depuis qu'elle retravaille. Impossible de dire que c'est de sa faute, pourtant. Ou est-ce le fait d'être seul à la maison, alors qu'avant je sentais sa présence rassurante ?

Ce soir j'aurais envie de réconfort, peut-être même de faire l'amour, mais elle n'est pas là. Jamais là. Ou pas disponible. Trop fatiguée.

Nos rapports sont de plus en plus rares depuis la naissance d'Arthur, pourtant elle semble de plus en plus épanouie. Cherchez l'erreur.

A suivre...

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